Dec. 11 2010

Agadir, 10 Décembre 2010 – En route pour un village isolé, nous discutons avec Rachida, assistante sociale d’une organisation partenaire, Ard el Atfal, et Rkia, coordinatrice des projets de Terre des hommes dans le sud.

La première question qui vient à l’esprit est « Quel est l’intérêt d’embaucher une enfant ? ». « C’est moins cher » nous répond Rachida. « Et c’est modelable, les plus grandes, elles, se rebellent quand elles sont exploitées ». La logique est parfois juste implacable.

Tout un réseau existe autour de ce métier de « petites bonnes ». Les familles qui cherchent une fille font appel à un intermédiaire, le Samsar. Elles lui donnent les critères recherchés : l’âge bien-sûr, mais aussi de plus farfelus. « Les maîtresses de maison ont peur que leur mari ou leurs fils tombent sous le charme, alors elles demandent surtout des filles qui ne sont pas trop jolies ». Le Samsar essaie ensuite de repérer les personnes les plus vulnérables. Le premier indicateur est l’échec ou l’abandon scolaire, puis la situation économique de la famille. Il promet alors que la fillette sera bien traitée, qu’elle aura le droit d’aller à l’école et que de nouvelles opportunités vont s’ouvrir à elle en ville. Quand la famille est d’accord, le Samsar amène la fille à ses patrons. Il reçoit généralement des indemnités pour son travail, puis la « paie » mensuelle est donnée directement aux parents.

Il n’existe alors plus de contacts directs entre la fille et ses parents. Selon les employeurs, elle peut leur téléphoner de temps en temps (généralement sous bonne garde) et parfois vient même rendre une visite de quelques heures, mais toujours accompagnée.

Ses conditions de vie sont le plus souvent difficiles : elle ne mange pas à sa faim, réduite aux restes de ses employeurs. Elle ne va bien sûr pas à l’école. Elle est parfois battue quand elle ne donne pas pleine satisfaction. Elle n’a que rarement une chambre. Le plus souvent, elle dort dans le couloir ou la cuisine. Elle travaille du petit matin à la préparation du petit déjeuner, jusque tard le soir, quand elle finit de nettoyer les affaires du dîner. Elle est victime de harcèlement, brimades et subit même parfois des abus sexuels. Peut-elle se plaindre ? « En théorie oui. Mais le plus souvent les employeurs menacent de porter plainte pour vol de leur côté et tout le monde sait qu’ils seront plus écoutés. En plus, la parole des enfants ne vaut pas grand-chose. Au Maroc, la plupart des gens considèrent qu’ils mentent et qu’on ne peut pas leur faire confiance. Enfin, le viol, par exemple, n’existe pas vraiment. On considère que la fille l’a cherché et elle se retrouve condamnée pour prostitution (les relations sexuelles hors mariage étant interdites). Cette marque infâmante restera dans son dossier pour toujours. Tous les futurs employeurs qui demanderont son casier judiciaire pourront le voir » nous répond Rkia.

Qu’en pensent les parents, les Samsars, les employeurs ? Sont-il informés que c’est illégal ? « Les parents et les Samsars nous disent qu’ils ne savaient pas. La situation est plus compliquée que ça. Au Maroc, l’éducation des enfants est très dure. Le fait qu’ils doivent travailler est considérée comme éducatif. Si la patronne bat l’enfant, c’est pour son bien… Les conditions économiques dans les familles sont telles qu’elles préfèrent fermer les yeux ». Nous rencontrons en effet une famille dont une des filles était petite bonne et vient d’être réintégrée. Elle a douze ans et est encore très renfermée. Sa sœur de 14 ans est toujours placée comme « petite bonne ». Elle leur rapporte 300 Dirhams par mois (nb : 30 Euros). La maison est basse, le sol en terre battue, très chichement meublée. On peut compter six enfants en bas âge, en guenilles. Le père et la mère nous reçoivent. Ils n’ont aucun revenu fixe, mis à part le salaire de leur fille aînée. Les autres enfants et la mère font des petits travaux à droite à gauche. Au total, ils vivent avec en moyenne 600 Dirhams par mois (nb : 60 Euros). Pas assez pour offrir une nourriture équilibrée aux enfants ou payer des traitements médicaux. De quoi vivraient-ils si la petite était retirée de chez ses employeurs ? Alors oui, ils sont inquiets de son bien-être, mais ils préfèrent ne pas trop en savoir… Et il n’est pas exclu que la deuxième reparte en ville, ou la troisième qui était sur le point de quitter sa famille à neuf ans quand Terre des hommes les a rencontrés. « Il faut proposer des alternatives, sinon on n’arrivera jamais à mettre un terme à ces pratiques » tonne Rkia.

Mais pourtant, c’est illégal, non ? Les gens sont-ils assez sensibilisés ? « Tu sais, il y a eu plusieurs campagnes de sensibilisation, à la télévision par exemple, ou sur des affiches. Le résultat ne correspond pas aux attentes : avant, tu voyais les petites bonnes à la plage avec la famille. Aujourd’hui, elles sont séquestrées à la maison pour que les employeurs ne soient pas dénoncés » répond Rkia. « Le Code du travail interdit d’employer des enfants de moins de quinze ans, mais le peu d’inspecteurs qu’il y a n’ont pas le droit de rentrer dans les domiciles des gens ». C’est pourquoi un Collectif d’organisations marocaines luttant pour l’éradication du travail des petites bonnes se mobilise pour faire passer un projet de loi supplémentaire. « Mais ce projet avance difficilement, il semblerait qu’il y ait peut-être des enjeux personnels derrière tout ça ».

Il n’y a pas besoin de chercher très loin. La famille que nous visitons ne peut retirer sa fillette de 14 ans, car elle n’en a pas les moyens. Mais elle a peur aussi : l’employeur est un gendarme.

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Jessica Schweizer

At Tdh since 2003, I am now communication coordinator.