Rabat, 6 Décembre 2010 – Après un slalom entre des milliers de véhicules lancés à pleine vitesse dans les rues de Rabat (la conduite au Maroc devrait être apparentée à un sport de haut niveau), nous arrivons devant un immense building un peu décrépi. « Voici la plus grande maternité du Maroc, celle de Rabat » nous lance Amina, coordinatrice des soins spécialisés. Sitôt la voiture garée dans un parking totalement anarchique, nous devons fendre une foule dense qui se masse devant la porte de l’hôpital, gardée par des agents de sécurité qui laissent passer au compte goutte des femmes sur le point d’accoucher. Plus ou moins à la tête du client visiblement, et parfois moyennant finances. Des vendeurs ambulants complètent le paysage. Ici, il faut tout acheter, les médicaments, le temps des médecins, le matériel médical nécessaire, mais aussi la nourriture des patients.
Arrivés dans le hall, première surprise : aucun ascenseur ne fonctionne. Nous sommes plutôt de bonne constitution, et les cinq étages à monter ne nous font pas peur, mais nous devons alors dépasser les femmes en plein travail qui doivent se rendre dans les salles d’accouchement. Et nous croisons dans l’autre sens celles qui en sortent, toutes endolories, leurs bébés minuscules dans les bras, enroulés dans de gigantesques couvertures.
A notre étage, nouvelle cohue et nouveaux gardes à passer. Des dizaines de gens attendent, stoïquement, que quelqu’un veuille bien examiner leur enfant. Il faut jouer des coudes, se battre, lutter contre une désorganisation affolante. Seuls les plus malins, les plus débrouillards, auront accès aux soins. Les autres attendent, souvent pour rien. Beaucoup de mères sont là, mais aussi des pères qui ont sacrifié un jour de paie pour amener leur petit.
Tous les gens présents n’ont pas le choix. 80% de la population ne bénéficie pas d’assurance maladie. Ceux qui en ont vaguement les moyens préfèrent de loin s’endetter et faire soigner leurs enfants dans des cliniques privées hors de prix, mais qui disposent de moyens sans commune mesure. « Comment les blâmer ? » demande Amina. « Nous soutenons au maximum le système public, mais même nous, parfois, n’avons pas le choix que de nous tourner vers le privé ! ». Franchement, ce ne sont pas les murs délabrés qui vont lui donner tort.
Nous rencontrons alors le Professeur Raja. C’est un des deux médecins qui effectuent les échographies du cœur dans l’ hôpital. C’est ici que viennent tous les enfants indigents du pays qui ont besoin d’un examen. Ca en fait plus de 80 par semaine. Pourquoi n’y a-t-il pas de centres d’échographies publics et spécialisés pour les enfants partout au Maroc ? « Manque de moyens ». C’est rageant, dans un pays où on croise presque autant de voitures de luxe qu’en Suisse.
Raja et Amina entament alors des négociations serrées au sujet de petits patients qui nécessitent des soins prodigués localement. « Pour telle opération, il faut qu’on trouve 30’000 Dirhams (nb : 3’000 Euros) » « Pour tel geste médical, 12’000 Dirhams (1’200 Euros) ». Et toujours la même conclusion : « On va s’arranger, on va trouver une solution. Pour les enfants, il y a toujours des solutions ». Des médecins tels que Raja s’engagent de plus en plus. Elle a notamment crée une des trois associations marocaines qui, dans le sillage de Terre des hommes, prennent en charge les soins pour les enfants cardiopathes. Et de manière très discrète, c’est en fait de son propre argent qu’elle se servait au début pour soigner les petits.
Parce que le Maroc en est réduit à ça : un ensemble de gens de bonne volonté qui se battent individuellement pour pallier aux manques de l’Etat et de la société.
Mais dans un monde où l’argent est roi, parfois même la meilleure des volontés ne suffit pas.