May. 21 2012

Quelques questions à Gaël Rennesson la veille de son départ de Roumanie après quatre ans de bons et tord-boyaux services. Attablés dans un café après une semaine de travail intense, nous commandons des tapas et des verres de vin rouge et réinventons le questionnaire de Proust. Séquence émotion pour le Coordinateur du projet MOVE.

© Tdh

Quel est l’état présent de ton esprit, au moment où tu quittes la Roumanie, après 4 ans d’allées et venues? De la tristesse et de la joie. J’ai laissé une partie de mon âme ici. J’ai rencontré des personnes qui comptent pour moi, avec lesquelles j’ai partagé des moments qui resteront. J’ai eu aussi la joie de partager des choses, et d’en recevoir. J’ai grandi avec eux.

Ton mot préféré en roumain? « imediat !» Ceux qui connaissent la Roumanie savent ce que ça veut dire : « attends quand même encore un peu » !

Si la Roumanie était une odeur ? L’odeur des « mici », ces grillades de chair à saucisse, souvent en plein air. A chaque fois que tu fais de la route tu prends des mici. Cela m’évoque aussi un trop rare repas d’équipe à Craiova – j’étais d’ailleurs tombé sur un os dans ma saucisse et cassé une dent.

Tu en as d’ailleurs rencontré quelques-uns, des os, pendant ces quatre ans? Oui !

Si la Roumanie était un son ? Le rire caractéristique de notre collègue Cristina ! Il m’évoque tous les moments passés ensemble à échanger, travailler et rire ensemble avec le sentiment d’être avec des professionnels qui donnent tout sans se prendre au sérieux, ils m’ont aidés à être à l’aise et donner le meilleur quelles que soient les circonstances. Ce rire est avant tout la certitude d’être en Roumanie avec une personne qui est sincère et généreuse avec tout le monde.

Si la Roumanie était un oiseau ? Un coucou ! C’est un oiseau familier qui fait un bruit caractéristique, qui est très persistant. Qui est toujours là mais on ne le voit pas – et un côté un peu fatigant aussi !

Si la Roumanie était une couleur ? Un gris-vert. Je ne vois pas une couleur chaude ni unie. C’est un mélange entre espoir et résignation, mais pas une résignation facile. Cela revient au coucou : c’est le truc qui est là, qui est persistant.

Si la Roumanie était une héroïne de l’histoire ou de fiction ? Ce serait une personne fière, belle, mélancolique et romantique : Scarlett O’hara dans « Autant en emporte le vent »

Si la Roumanie était une boisson ? ce serait une bouteille de vin local partagée entre collègues lors d’un repas, la surprise étant que l’on n’est jamais sûr de la qualité que l’on va obtenir.

La qualité que tu préfères en Roumanie ? L’humilité dans la folie. Il y a un côté désorganisé et en même temps il y a une grande résilience. Les gens souffrent énormément, il y a beaucoup d’aléas dans la vie, mais ils vont de l’avant. Il y a quelque chose qui les guide. Appelez cela la force de vie ou de réalisation.

Ce que tu as détesté en Roumanie ? La discrimination. J’ai deux exemples précis : dans le train pour Craiova, j’étais dans un compartiment et un vieil homme Rom rentre pour vendre de petites choses. Un ouvrier se lève et lui assène un méchant coup de pied dans le ventre, l’homme vacille et s’écrase contre la vitre dans le couloir. J’ai été vraiment choqué, et je considère cela comme un vrai mépris d’eux-mêmes. J’ai aussi l’exemple d’un chauffeur de taxi qui tenait un discours extrémiste : « si vous enlevez les Roms de Roumanie il n’y aura plus de problème. 500’000 Roms c’est 500’000 chômeurs. Donnez-moi une arme et je m’en occupe ».

Si la Roumanie était un poème ? Je ne sais pas. [il se retourne et interpelle le serveur] :

Hé Monsieur ! vous aimez la poésie ?

- Oh oui ! dit le garçon de café, à peine surpris

Gaël : Quel est votre poète préféré ?

- Mihai Eminescu, « Luceafarûl » ce qui veut dire le soleil. Je l’aime pour l’émotion qu’il y a dans ces mots [ses yeux brillent].

Gaël : Voilà. C’est ça le poème de la Roumanie.

Si la Roumanie était une musique ? Ah, ce serait une musique traditionnelle, un peu triste mais pas trop, et romantique bien sûr ! Il y aurait de l’accordéon, un violon, ce serait une musique qui fait chaud au cœur, qui te raccroche à quelque chose que tu connais.

La Roumanie est un pays familier pour toi, Gaël? Oui, je suis chez moi ici. C’est peut-être l’architecture, le côté vrai. Il y a des gens vrais. Pas dans le sens où on pourrait l’entendre (pur, honnête) mais dans le sens authentique, avec des défauts aussi.

Si la Roumanie était un héros de fiction ? Ce serait un anti-héros au grand cœur. Quelqu’un d’un peu peureux, mais qui fait de bonnes choses. Quelqu’un qui s’excuse presque d’être là alors qu’il a beaucoup à apporter. C’est un peu Hercule Poirot.

Si la Roumanie était une peinture de maître ? Un paysage sous la neige. Un Bruegel en plus déstructuré.

Si la Roumanie était un arbre ? Un noisetier. Diffus et compact à la fois. C’est l’arbre avec lequel on fait de beaux arcs. Plus jeune j’étais super fort en tir à l’arc ! Et puis le noisetier renferme un fruit très bon mais très petit, très bien caché. Il faut aller la chercher, la richesse, mais elle est là. Tu vois ce que je veux dire ?

© Tdh

Si la Roumanie était une plante ? Un roseau. Un ami roumain m’a dit un jour : les Roumains plient sous l’oppression mais ils ne rompent pas. Quand l’oppression se relâche, ils se redressent !

L’endroit où tu désirerais vivre après cette mission ou celles à venir? Proche de l’océan, en France.

Le don de la nature que tu voudrais avoir ? La transmission de pensée. Passer au-delà du langage. Avoir une relation partagée et consciente avec les gens qui comptent pour moi ou que je rencontre. Si j’avais ce don de la nature, cela éviterait tous les problèmes de langage. Ce serait la fin des incompréhensions, des malentendus. Cela ne veut pas dire être toujours d’accord avec son interlocuteur, mais c’est au moins se comprendre.

Ta devise ? « Sois humble et fier! » Cela me rappelle le cadeau que j’ai reçu de mon grand-père, dans un très joli cadre, le poème de Rudyard Kipling : « Tu seras un Homme, mon fils. » Il est quelque part dans mes affaires. Quand j’aurai une maison je le mettrai au-dessus de la cheminée.

Merci à Marcel PROUST et Bernard PIVOT pour leurs fameux questionnaires.

Propos recueillis par Joseph Aguettant

Retrouvez plus d’informations sur l’intervention de Terre des hommes

3 thoughts on “Roumanie: dernier vol au-dessus du nid de coucou

  1. La mainère d’interviewer est originale. Cela mâintient le suspens. Cela a retenu mon attention.
    Bravo Gaël Rennesson pour son boulot dans un pays pas simple!

  2. Que d’émotions dans ce texte. Ayant passé 18 mois en Roumanie, je me retrouve tout à fait dans les propos de Gaël. Merci à vous deux pour ce moment en votre compagnie, attablée à vos côtés dans ce café…

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Joseph Aguettant

Tdh Country Representative in Romania