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Dec. 10 2010
Agadir, 9 Décembre 2010 – Aujourd’hui, nous entamons la visite de villages dans lesquels le projet des « petites bonnes » est mis en œuvre. Une « petite bonne » est une fillette âgée de sept à 15 ans, placée par un intermédiaire, et qui est exploitée dans une famille. Corvéable à merci, battue, malnutrie, non soignée, sans éducation, elle est sensée faire toutes les tâches domestiques.
« Un des problèmes principaux est le manque d’éducation des parents. Ils sont ignorants, ne comprennent pas en quoi consiste le quotidien de leurs filles qu’ils placent en ville. Notre première action est de sensibiliser les gens des villages » nous explique Rkia, coordinatrice des projets de Terre des hommes dans le Sud du Maroc.
Sensibilisation, c’est pour moi un terme assez vague. En mesurer les résultats reste un défi majeur pour de nombreuses organisations.
Aujourd’hui, nous avons visité le centre d’une association locale qui mène des actions pour les anciennes petites bonnes, et notamment de l’appui pour favoriser leur réinsertion scolaire. Une trentaine de mères sont présentes. Pendant que les enfants font leurs devoirs, elles se massent autour de Rkia qui commence à leur expliquer l’importance des papiers d’identité et les démarches à suivre pour s’enregistrer. Chacune apporte son expérience, demande conseil, échange avec sa voisine. Puis, la discussion commence à changer. Les villageoises parlent de leurs soucis, et notamment profitent de ce moment privilégié pour aborder des sujets tabous : l’hygiène corporelle, comment garder son mari à la maison, l’importance des serviettes hygiéniques. « Tu sais, certaines ne savent pas ce que c’est. On ne parle pas de ces choses-là au sein des familles. Les jeunes filles, désemparées au moment de leurs premières règles, utilisent n’importe quoi : des herbes, qui leur donnent des infections incroyables, les torchons dont elles se servent ensuite pour essuyer la vaisselle. Peu de gens savent qu’il faut se laver les mains, et encore moins que ça implique du savon, et pas que l’eau… » nous explique Rkia.
La sensibilisation consiste aussi dans l’explication des lois. « Les gens ne sont pas au courant des nouvelles lois. Pourtant, des émissions les expliquent à la télévision, mais ils utilisent un vocabulaire absolument incompréhensible. Il faut savoir parler simplement et prendre le temps de dialoguer pour que le message passe. J’utilise notamment beaucoup la religion. J’ai fait de nombreuses recherches sur le sujet. Le Coran comporte des messages très clairs concernant la protection des femmes et des enfants, il suffit des les transmettre aux gens, très croyants. Je discute énormément avec les Imams des villages dans lesquels nous intervenons et je les convaincs de partager ces messages au moment de la prière du vendredi auprès des hommes. Se mettre à la place des villageois, parler leur langue, utiliser des images qui leur parlent, c’est la base de toute sensibilisation ».
A la question de savoir comment mesurer le succès de ces échanges, Rkia répond : « le premier indicateur est la présence des femmes lors des réunions. Il y a deux ans, quand on a commencé, on devait aller chercher des participantes. Aujourd’hui, elles se pressent pour participer. Ensuite, des changements de comportements quant à l’hygiène personnelle, la propreté des vêtements, etc, sont visibles et notés par d’autres intervenants comme les directeurs d’école. Les gens ont confiance, ils abordent des sujets complexes, en discutent avec nous ».
Ce jour-là, dans l’association que nous visitions, les femmes profitent de la présence de Rkia pour convoquer le Conseil de l’association. Elles réclament d’être représentées par des déléguées chargées de les représenter lors des réunions.
Voici pour moi l’indicateur ultime d’une sensibilisation réussie : ces femmes savent non seulement qu’elles ont des droits mais elles les revendiquent !
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Dec. 09 2010
Hind
Hind toute belle, Hind toute douce,
Sais-tu que j’ai décidé de m’engager dans l’humanitaire à huit ans ? A peu près l’âge que tu avais lorsque tu es partie de chez toi…
Témoin enfantin du sort d’autres petits, qui dans ce Sahel désertique, souffraient par milliers tout doucement, douloureusement, d’une faim atroce. Contraints d’ingurgiter des bouillies faites de cuir de chèvre, seuls et misérables remparts que leurs mères tentaient désespérément de dresser contre leur mort promise. Les adultes que j’accompagnais avaient honte. Je ne comprenais pas ce sentiment. En moi ne vivait que colère. Car je savais déjà alors que la différence entre leur vie et la mienne ne tenait qu’en notre lieu de naissance. Loterie monstrueuse. Du haut de mes huit ans, je me suis sentie une responsabilité : à moi qui avais vu, à moi qui savais, le devoir de rendre aux autres une partie de ma chance. De faire en sorte que cette différence soit moins brutale pour les enfants et les petits enfants de ces corps décharnés m’entourant.
Hind chérie, Hind meurtrie
Je t’ai rencontrée aujourd’hui dans une association près d’Agadir, au Maroc. Tu essayais tant bien que mal de recoller les morceaux de ta jeune vie en lambeaux. Tu allais à l’école et essayais de fuir ton destin de misère, toi qui avais été si longtemps invisible, corvéable à merci. Objet de coups, de maltraitance. Malnutrie, tu devais finir les restes des tes patrons, dormir à même le sol de la cuisine, contrainte d’effectuer des tâches domestiques bien trop lourdes pour toi. Quel a été ton crime ? Celui de naître pauvre ? Ton corps à force de soins va peu à peu guérir. Mais qu’en est-il des bleus de ton âme ? Peut-on rendre une enfance volée ?
Hind si petite, Hind si fragile
Combien sont-elles, tes sœurs d’infortune ? Enfants de huit à 15 ans, travaillant de 16 à 18 heures tous les jours de la semaine, appelées « petites bonnes ». Ce terme n’est qu’un voile pudique jeté sur la réalité : « esclaves » serait sans doute plus approprié.80’000 ? 60’000, comme les dernières estimations, qui datent maintenant, l’affirment ? Moins, suite à une prise de conscience politique et sociale qui a vu le jour dans ton pays au cours des années ? Hind, même s’il ne reste que toi, c’est encore trop.
Hind si jolie, Hind si précieuse
Aujourd’hui, j’ai honte. Car je mesure que la différence entre ton destin et celui de ma fille reste aussi abyssal que ce que je voyais il y a presque 25 ans. Et pourtant je sais que tes parents ne t’aiment pas moins que j’aime mon enfant, eux qui t’ont envoyée travailler à l’âge de sept ans pour un salaire de misère qui leur a permis de nourrir tes frères et sœurs. Ils ont juste moins de choix. Est-il utopique de penser qu’il sera possible d’épargner ce sort à ta fille ? Ta petite-fille ? Saurons-nous trouver les moyens, nous qui savons, nous qui pouvons, de permettre aux enfants de vivre leur enfance ?